Journée de grâce

On a beaucoup parlé du 11 septembre. Il faudra se souvenir aussi du 11 juillet, journée de grâce au pays du grand fleuve.

Elle a commencé tôt. Dès 5 heures, les bateaux encore amarrés dans le bassin intérieur ont éclusé dans un brouillard de circonstance. Certains équipages embrumés, ayant peu dormi. Ils se sont mis à couple des remorqueurs et des barges. Pour la première fois, ils étaient tous réunis, posés dans l’avant-port comme des voyageurs en transit, prêts à s’envoler.

Douze multicoques de la classe Orma, trois monocoques et quatre multicoques de classe 2. Il y avait même deux « vilains petits canards », comme dans toute bonne histoire. Aquaera et Atlantic Nature, arrivé dans la nuit, allaient s’élancer hors-course, mais la rage au ventre.

J’ai croisé Anne Caseneuve et son mari. Très déçus. Tout ce chemin et ces pépins depuis la France pour arriver trop tard. Leurs deux enfants s’affairaient déjà sur le bateau, embarquant les vivres pour la traversée du retour. Ce serait une course en famille. Au moins, ils seraient heureux ensemble et avaient bien l’intention de « tous les bouffer », même s’ils n’étaient pas officiellement inscrits.

Le soleil est sorti ensuite. La brume s’est levée, comme un rideau. Et les spectateurs ont commencé à applaudir. Du haut des quais, ils assistaient à d’émouvantes séparations. Les enfants qui sautaient sur les trampolines ont embrassé leurs pères. Ceux qui s’aimaient s’étaient déjà fait des adieux plus intimes, ils ont juste accroché une dernière fois leurs mains, leurs lèvres et leurs regards. Il y avait aussi tous les autres, les amis, les membres d’équipe qui restaient sur les pontons, et tout ce monde était complice et triste et heureux en même temps de les voir partir.

Les Zodiac attendaient. Ils se sont glissés sous les trampolines, et ont poussé les bateaux un à un, sous les cris, les sifflements et les applaudissements.

Il était temps d’aller sur la rive où des milliers de spectateurs avaient déjà posé leurs chaises et sorti leurs jumelles. Au soleil de midi s’était jointe une invitée surprise. Avait-elle senti un désir d’elle si grand pour s’être ainsi levée au bon moment ? La brise d’ouest soufflait avec l’air de dire que pour rien au monde elle n’aurait manqué une si grande fête.

Alors voilà. Ils ont tiré quelques bords, plus loin derrière la ligne puis se sont élancés. D’abord la classe 2, avec Coquelin et Escoffier en tête, puis les 60 pieds. On a cru un instant que l’hydraplaneur allait leur faire à tous un bras d’honneur, mais bientôt les grands seigneurs à trois coques ont repris leur droit acquis.

Cette fois, je n’étais pas triste de les voir disparaître aussi vite. Car pour nous, la journée n’était pas encore finie. Nous avions choisi un décor à la fois plus intime et grandiose pour leur faire nos adieux. Et cela grâce à notre ami Pierre Bourgault et à son fils Che. Tous deux nous attendaient à Saint-Jean-Port-Joli, avec leurs puissants Zodiac.

Au large de la côte sud, le vent avait molli. Tous les marins du village tiraient des bords sur leurs voiliers, à la rencontre des araignées volantes. À bord des Zodiac qui filaient sur une eau peu profonde, de couleur vase, l’air demeurait tiède même à grande vitesse.

Ils sont apparus vers 16 heures, fines silhouettes détachées de l’île aux Grues. Groupama, talonné par Géant, et Sergio Tacchini qui tirait davantage vers la côte. Les autres suivaient de près. Juste assez distancés pour nous permettre d’aller tourner autour de chacun d’eux, comme de gros bourdons qu’ils auraient sûrement souhaité écraser. Car nous brisions le silence, nous immiscions dans leur intimité à peine retrouvée. Mais ce bonheur arraché à leurs côtés était bien trop grisant pour se sentir vraiment coupables. À 22 noeuds, côte à côte avec eux, se dégageait une formidable impression de douceur, de glisse intemporelle.

Je n’arrivais plus à détacher les yeux du barreur. Existait-il plus grande jouissance que d’être là, devenu « centaure » ? Plus fort sentiment de communion, de liberté ? L’équipage au complet paraissait d’un autre monde. Concentré, en symbiose, si loin de tout ce qui n’était pas leur bateau, ce fleuve, la brise, les côtes et les courants, et l’ouverture devant qui les mènerait vers le large, leur royaume.

Les classe 2 ont suivi, Crêpes Whaou ! et Marina Fort Louis Île de Saint-Martin toujours en tête. Certains équipages mieux rodés, en contrôle, ceux-là plus joyeux.

Puis le vent a de nouveau forci, les a repris. D’eux, il ne restait plus rien que de petites tâches blanches sur le fleuve, déjà loin. Et en nous, cet état de grâce.

Dominique Manny


La V’limeuse reprendra bientôt sa route, elle aussi, vers le Bas du Fleuve. Avec la lenteur de ses 20 tonnes, mais la même soif d’aller de l’avant, la même « faim », comme dirait Michel Desjoyaux.

À tous, une belle course !